Aux origines de la peinture aborigène

L’art fait partie intégrante de la culture aborigène, la plus ancienne culture existante de nos jours. Pendant plus de 50 000 ans, environ 1500 peuples se sont succédés en Australie. Leurs langues, leurs organisations sociales et leurs cultures diffèrent selon les régions qu’ils ont occupé ou occupent. Dans sa conférence sur les « cartes cognitives aborigènes, le multimédia comme outil de recherche », l’anthropologue Barbara Glowczewski parle des différents arts du désert central, de la terre d’Arnhem, de la péninsule Dampier et du plateau de Kimberley.

Mais ils partagent tous le même thème central sur lequel nous allons porter notre attention. Pour les Aborigènes, la terre est un réseau de signes, de traces matérielles que des ancêtres mythiques ont laissé dans un passé originel, un monde parallèle qu’ils nomment « Jukurrpa » en pitjantjatjara, anangu et walpiri par exemple ou « Alchera » en aranda qui est traduit en anglais par « Dreamtime » et « Temps du rêve » en français. Dans ce temps du rêve, les voyageurs ancestraux ont façonné le paysage australien en marchant, s’assaillant, en nommant des lieux. Leurs corps, leur sang ou leur urine sont ensuite devenus des rochers, des collines, de l’eau, des étoiles. En effet ces ancêtres restent éternellement dans les sites de leur passage, sous terre ou dans le ciel et continuent à agir dans le monde contemporain.

Les Aborigènes préfèrent la traduction en anglais, « Dreaming » qui signifie en train de rêver, cela souligne l’aspect dynamique des êtres ancestraux. Ils sont responsables de la reproduction des hommes, des animaux et de certains phénomènes comme le mouvement des étoiles, le vent ou la pluie. Nous apprenons dans le dossier sur les créations contemporaines aborigènes du Musée des Confluences qu’ « ainsi, les hommes et les femmes sont très étroitement liés aux Ancêtres puisqu’ils se considèrent comme leurs descendants. En tant que tel, ils ont le devoir de perpétuer leurs histoires en racontant, peignant, dansant, chantant le Rêve qui leur est associé. De cette façon la Terre et la Vie peuvent être préservées. » Dreaming désigne donc l’espace temps parallèle, les êtres éternels, les récits mythiques qui retracent leur épopée. En l’absence d’écriture, les rêves sont transmis de génération en génération oralement lors de cérémonies ou de rituels. Les jeunes doivent mémoriser à travers des mythes chantés, l’emplacement pour leur survie de points d’eau par exemple, comment et à quelle vitesse ils doivent se déplacer. La manière dont est chantée plus ou moins rapidement le déplacement entre deux lieux leur donne des indications. Le langage n’a pas de transcription phonétique mais le sens est peint, dessiné ou gravé sur de nombreux supports parfois éphémères, comme le sable, la pierre, l’écorce, la roche, les coquillages, leurs corps. Les représentations picturales racontent les histoires sacrées de leurs ancêtres à travers des formes figuratives ou géométriques comme des points, des lignes parallèles, des cercles. La classification et la signification des symboles des artistes n’est pas figée, en effet, chacun donne un sens en fonction du rêve qu’il exprime.

Les hommes et les femmes aborigènes se considèrent donc comme les descendants de leur ancêtres. Ils ont le devoir de perpétuer leurs histoires en racontant, peignant, dansant, chantant le rêve qui leur est associé. Ils sont le gardien du rêve, gardien des lieux et des itinéraires mythiques. Les rochers, les collines, les grottes, les marais, les sources d’eau sont des sites sacrés dont la plupart sont associés à des êtres mythiques. Les individus ou les groupes privilégient un héros ou un peuple ancestral et il est possible qu’ils en portent le nom.

La peinture contemporaine aborigène apparait en 1971 à Papunya dans le désert central (pour plus d’informations sur la peinture contemporaine du désert central, je vous invite à consulter l’article de Blanche) lorsqu’un professeur de dessin, Geoffrey Bardon choqué par la situation de ces Aborigènes propose à des hommes initiés et aux jardiniers de l’école de décorer ses murs avec des motifs traditionnels. Tout d’abord contestées, ces fresques ont du être modifiées puisque certains motifs qui apparaissaient étaient seulement réservés aux initiés. Il leur proposera par la suite de réaliser sur du contre-plaqué et des toiles avec de la peinture acrylique. Dans le dossier du Musée des Confluences « Bardon prend conscience que la vente de ces œuvres peut contribuer à changer la perception occidentale du monde aborigène et ainsi constituer le point de départ d’un nouveau dialogue entre les cultures. L’art peut être un vecteur d’affirmation culturelle et de transmission mais également engendrer une véritable économie. » Et « cet acte fondateur marque le début du renouveau de la culture aborigène au travers de la peinture » selon Stephen Muecke et Adam Shoemaker auteurs des Aborigènes d’Australie, ouvrage qu’il est possible de feuilleter sur l’un des sites de l’édition Gallimard.

Les oeuvres diffusées eurent un grand succès et selon Stephan Jacob elles « donnèrent l’idée aux Aborigènes de constituer des coopératives pour commercialiser leur toiles. Guidés par les responsables artistiques de ces coopératives de véritables talents originaux se sont révélés. C’est ainsi que des peintres comme Rover Thomas, Jack Kala Kala ou encore Emily Kame Kngwarreye ont acquis une réputation mondiale et représenté l’Australie dans de prestigieuses expositions internationales, à Paris, Venise, Londres ou New-York. »

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